L'art contemporain du verre en Norvège – variété et renouveau.

Il y a plus de 4000 ans naissait la fascination de l'homme pour le verre. Chauffés au four, des matériaux aussi simples et bruts que le sable et la chaux se transforment en une masse incandescente malléable. Le verre présente des aspects si variés, ses possibilités techniques sont si étendues, que la seule limite à la multiplication de ses utilisations et de ses formes semble résider dans l'imagination des verriers.

La Norvège produit du verre depuis 1741, date de la fondation des ateliers de Nøstetangen. On y produisait des verres à vin, des gobelets, des chandeliers de cristal de grande qualité, mais au bout de quelques décennies, les ressources en bois de chauffage s'étant épuisées, les ateliers durent fermer leurs portes. La plus anciennes des manufactures de verre de Norvège encore en activité, les Verreries Hadeland, remontent à 1762. Hadeland a dominé la production norvégienne du verre durant tout le vingtième siècle.

À partir de 1950, un certain nombre de designers de premier ordre ayant rejoint la société, la production a pris un tournant artistique qui rend cette période particulièrement intéressante. Le but poursuivi était de combiner la qualité esthétique du design et le caractère pratique des objets produits. Vers la fin des années 1970, un nouveau développement est intervenu dans l'histoire de la verrerie norvégienne, avec la fondation, par de jeunes artistes, d'ateliers indépendants. L'art du verre s'en est trouvé renouvelé, et certains de ces créateurs sont parvenus à se faire un renom international.

Arne Jon Jutrem est l'un des pères de la verrerie norvégienne. Pendant de longues années, depuis 1950, ses talents ont été mis au service des Verreries Hadeland, où il a travaillé comme directeur artistique entre 1988 et 1994. Son arrivée a marqué, chez les Verreries Hadeland, un nouveau départ : le relais passait ainsi à une génération nouvelle, soucieuse de mettre l'accent sur la qualité du design.

Jutrem a fortement influencé la verrerie norvégienne. Conformément à l'esprit du design scandinave, ses pièces sont caractérisées par des lignes simples, épurées, élégantes et fonctionnelles. En 1954, Jutrem a reçu la médaille d'or décernée par la Triennale de Milan pour une série de coupes et de plats en verre de couleur verte, baptisée Groenland. Inspirée des verreries romaines, avec ses bords inégaux et ses bulles d'air incluses dans les parois, cette création a été perçue comme radicalement nouvelle. Les productions plus tardives de Jutrem ont continué à puiser dans les siècles passés. L'artiste présente dans cette exposition un plat de grande taille décoré de rayures gravées - une réminiscence des verreries vénitiennes des XVIème et XVIIème siècles.

Maud Gjeruldsen Bugge travaille depuis 1989 aux verreries Hadeland, dont elle est la directrice artistique depuis 1994. Les pièces qu'elle produit sont caractérisées par des couleurs translucides et attrayantes, et par des formes sobres, souvent adoucies par l'élégante sinuosité des lignes. En revanche, elle a choisi de donner aux chandeliers de la série Glace un caractère monumental, renforçant par le recours à des techniques du XVIIIème siècle l'impact visuel de ces objets, et la capacité du verre à emprisonner et réfléchir la lumière. Cette série qui semble constituée d'en empilement de morceaux de glace révèle un autre aspect, plus ludique, de la personnalité artistique de Maud Gjeruldsen Bugge.

Le mouvement des ateliers indépendants a atteint la Scandinavie au cours des années 1970, et a été facilité par l'apparition de fours à verre de petite taille fonctionnant au gaz. Les artistes ont ainsi pu prendre leurs distances par rapport aux grands fabricants, au caractère commercial de leurs productions et au professionnalisme de leur personnel. Il en a résulté une situation nouvelle, où l'accent se trouvait mis sur la relation étroite entre l'artiste et le verre lui-même, et sur l'exploration du potentiel que présente le matériau. L'artiste contrôlait désormais le processus de création dans son intégralité, depuis le stade du design jusqu'à l'apparition du produit fini. Cette liberté ouvrait la voie à l'expression des sentiments et expériences propres à l'artiste. Depuis les années 1970, cette expressivité est un trait commun à l'ensemble des arts décoratifs en Norvège, dans les domaines du textile et de la céramique comme dans celui du verre.

En 1978, Ulla Mari Brantenberg et Karen Klim ont créé leur premier atelier en Norvège, à proximité directe d'Oslo. Les oeuvres de jeunesse de Brantenberg ont en commun la sobriété de leurs formes et des couleurs estompées, translucides. Son utilisation des couleurs a ensuite évolué vers plus d'audace, tandis que les formes devenaient plus complexes et l'aspect des surfaces plus riche, grâce au recours à des techniques diversifiées. Parmi ses traits les plus caractéristiques, citons le goût pour les formes vivantes : le pied, la tige et la coupe dont sont constitués ses verres de table, au lieu d'apparaître comme autant d'éléments distincts, clairement définissables, se présentent fréquemment sous la forme d'une spirale au mouvement ascendant, qui se termine par une fragile inflorescence de verre. Ce faisant, Brantenberg tire pleinement parti des qualités plastiques du matériau qu'elle travaille. L'artiste puise son inspiration dans la nature. Ainsi une récente série de vases évoque-t-elle l'image de plantes subaquatiques, bercées en souplesse par le mouvement de la mer.

Karen Klim, quant à elle, recourt à l'ancienne technique dite du Graal, et à la superposition de plusieurs couches de verre, pour créer des oeuvres d'une poésie subtile, également inspirées de la nature, tels ces délicats verres de table des années 1980, ainsi que d'autres oeuvres plus tardives. Les motifs et rayures bleutés des grands vases de la série Gelée blanche et l'urne baptisée Paysage d'hiver  évoquent la Norvège hivernale, ses ombres allongées et ses sculptures de glace.

Ida Pernille Løchen et Oluf Føinum représentent une approche différente du verre en tant que moyen d'expression. La production d'Ida Pernille Løchen se concentre sur des objets utilitaires, comme des verres de table et des carafes. Les formes qu'elle propose couvrent une vaste gamme de styles, depuis des lignes strictes et élégantes, jusqu'à une inspiration plus vivante, aux confins du baroque, où la spirale est un motif central. Les grandes pièces murales et les plats carrés de Føinum sont en verre fondu, une technique de fabrication qui consiste à chauffer une deuxième fois des fragments pour les faire fusionner. Ses pièces à l'exécution brute, colorées en ombres vives de rouge, de bleu et de jaune, ont la forme d'une porte, la partie centrale étant remplie de dessins ou de photographies. Ces images font très souvent référence au quotidien et à l'histoire de l'Afrique, témoignant ainsi de l'engagement social de l'artiste et de son intérêt pour ce continent.

Cathrine Maske et Kari Håkonsen incarnent la nouvelle génération des artistes verriers norvégiens. Toutes deux se sont éloignées, plus encore que ne l'avaient fait leurs prédécesseurs, de l'horizon utilitaire. On est tenté de considérer leur production avant tout comme des objets visant à stimuler la réflexion et la capacité d'étonnement. Elles sont dans le même temps l'expression des expériences personnelles et des états d'âmes de ces deux jeunes femmes.

Cathrine Maske a créé un mode d'expression qui lui est propre, en combinant le façonnage du verre et la photographie. Dans la série axée sur le thème des cinq sens, des photographies de sa propre personne - oreilles, yeux, mains, bouche - sont enfermées dans des objets en forme de globe. Plusieurs interprétations sont ici possibles, que l'on penche pour des associations d'idées rebutantes - pièces anatomiques conservées dans le formol, expériences menées sur le corps humain... - ou tout au contraire pour la valeur esthétique de cette transparence enchâssant une partie du corps et révélant sa beauté. Dans le même temps, la surface incurvée du globe de verre crée des effets d'optique étonnants.

Kari Håkonsen recouvre elle aussi ses pièces d'une chape de verre clair. La forme extérieure, très simple, renferme les volutes d'un ruban de verre coloré. Il émane de l'ensemble une impression de dualité : la sévérité géométrique de la forme extérieure révèle par sa transparence une structure intérieure animée, en mouvement. Les pièces créées par Kari Håkonsen expriment à la fois la stabilité, l'ordre, et l'énergie de la pulsation vitale. Elles semblent suspendues dans un état de parfait équilibre, tout en laissant transparaître le monde vivant qu'elles renferment.

Frank Falch.
Conservateur de collections et historien de l'art


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